10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 17:05


Jeudi neuf février deux mille dix-sept, vingt-trois heures cinquante-et-une. Je ne sais plus comment m’y prendre. J’ai passé tellement de temps à laisser le temps passer. 

Mais ce soir, ce soir j'ai des flashbacks par dizaines en fast motion. La tête encore embuée d’effluves fermentées, je me souviens de tout. Cette liqueur, telle une pensine, m’a aidé à sortir d'une amnésie épaisse.

Je me souviens du brouhaha de la ville après minuit, des rires factices que l’ivresse facilite, des regards embrumés que l’on croise au détour d’un réverbère, des inconnus croisés dans des latrines sales où chacun sniffe sa vie comme une traînée de poudre. Ce soir j’ai vingt ans.

Trinquons à la santé du temps qui nous accable.

Ce soir, revigorée par ce puissant philtre qu’est la nuit, je me surprends à laisser voyager mes doigts sur un clavier froid.

Dans ce bar de la lose, les serveurs ramassent la tristesse des uns et des autres sous forme de verres vides. Les cendriers débordent de cendres froides comme une église. L’effort de chacun consiste à simuler l’éclate, feindre des joies simples pour reposer les vivants.

“What are you up to?”, me demande t-il. It’s been so long. I don’t know where to start.

Je trie puis rassemble un à un les souvenirs comme un précieux butin : le sourire de Sonia, la sagesse de Brahim, Gogo qui m’encourage à écrire ces mots. Je me réchauffe le cœur de leur présence comme au coin d'un feu de bois. Ce soir j’ai vingt ans et la nuit est à nous.

Les revoir m’emplit d’une indicible joie et nous sommes pris d’une logorrhée des grands soirs, je n’ose regarder ma montre de peur qu'à chaque mouvement d'aiguille, le temps vienne les reprendre comme une faucheuse.

Revoir le film de sa vie et se dire que tout n’était pas si mauvais, que tout commence à peine, que nous sommes à l’orée des possibles.

Minuit passé, mes doigts n’en finissent plus à présent de réchauffer le clavier froid. Il y a comme des fils invisibles qui agitent mes mains frénétiquement, faisant danser mes phalanges au rythme des syllabes.

Devant le bar, avides de nicotine, les mains crispées dans les poches des manteaux, faisant fi de rien. Avaler et cracher avec la même frénésie. On s’était dit rendez-vous dans dix ans, même jour, même heure, même pomme. Rien n’a changé vraiment, rien n’est pareil pourtant. Ou si peu.

Le même lieu où tu te retrouves pour pleurer un toi mort, adorer des idées désuètes de futurs glorieux, soigner les purulences de nos vieilles utopies et les bander proprement.


La vie réside dans cet instant-là. L’air frais giflant nos joues rouges comme nos bouches, nos huit pieds très près les uns des autres, fondations du cercle des poètes longtemps disparus. Nous avons survécu au désenchantement, au crissement des rails dans le train des trajectoires et nous sommes encore là, bien vifs, avides de futur lumineux, celui qui te donne envie de danser seul chez toi avec une brosse à cheveux.

La vie commence où je l’avais laissée. Le livre était là, posé sur un coin de table, un peu poussiéreux mais patient. Impatient.

Ce soir, j’ai bientôt trente ans. Je fais partie de cette humanité qui ne cesse de bouillir, bouillir d’angoisse au vu des nouvelles. Celle qu’on surveille comme le lait sur le feu, qui avale des faits dégueulasses à grands coups de langue. Qui se fraie un chemin tant bien que mal en tendant des cordes de clocher à clocher, des guirlandes de fenêtre à fenêtre.

En virant les cailloux de ses pompes de plomb.


“What are you up to?”, me demande t-il. I’m only breathing for now. I’m breathing.

I'm breathing.

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commentaires

Lucie 11/02/2017 18:56

Tes mots, leurs retours, quelque soit le sujet, et ce sujet précis ne m'inspirent qu'une chose : <3

Elisa 11/02/2017 19:05

Merci Lucie ♥ je promets d'essayer de revenir plus souvent.